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Un club différent

"DRÔLE DE MATCH À AMSTERDAM "
Article paru dans
" Le Monde" du 16.02.05



L'Ajax, le plus grand club de football néerlandais, doit-il renoncer à son image de « club juif » parce que ses fans font l'objet d'insultes antisémites ?


Une longue carcasse calcinée. C'est tout ce qu'il restait de la Maison des supporteurs de l'Ajax Amsterdam quand Ruben est arrivé sur les lieux, dans la nuit du dimanche 30 janvier. Avant même de contempler les dégâts, ce fan du plus grand club de football néerlandais n'avait aucun doute : les responsables étaient à chercher parmi les supporteurs de l'ADO La Haye, l'équipe qui avait rencontré « son » Ajax dans l'après-midi. Deux semaines plus tard, la police locale poursuit ses investigations.

Les deux clubs entretiennent une vieille rivalité. Ils ne sont pas les seuls aux Pays-Bas, où les supporteurs les plus acharnés - les « siders » comme on les appelle ici - se livrent depuis longtemps une lutte sans merci. En mars 1997, un affrontement opposant des bandes de l'Ajax et du Feyenoord Rotterdam avait ainsi provoqué la mort d'un jeune homme. Mais ces violences sont également verbales. Depuis qu'une partie importante des fans de l'Ajax a adopté un cri de ralliement proclamant leur fierté d'être « juifs », ils font face à de longs sifflements - « sssssssss », en référence au bruit du gaz dans les camps d'extermination - suivis d'injures antisémites.

Bien que l'immense majorité des jeunes supporteurs de l'Ajax ignore tout de la religion juive, ils ont pris la curieuse habitude de manier les symboles israélites. Avant de brûler, leur Maison, posée le long du terrain d'entraînement de leur équipe favorite, abritait des drapeaux ornés d'une étoile de David. Willem, le barman de l'établissement, porte cet insigne sur son T-shirt, d'autres l'épinglent sur leur bonnet ou leur écharpe. Les jours de match, ces « siders », soit environ 5 000 personnes, crient « Joden, Joden », et agitent volontiers des drapeaux israéliens. « Ces slogans appartiennent à notre culture et nous y tenons, explique Erwin Pieters, membre de l'Onafhankelijke, un groupe de supporteurs. On s'appelle «juifs» juste pour ôter le plaisir des autres fans qui croient nous insulter en nous désignant comme juifs. »

Aujourd'hui, ils ne comprennent pas que cette « Joden attitude » leur soit reprochée. Ils acceptent mal que le président du club, John Jaakke, souhaite en finir avec cette étiquette de « club juif », dans le but de « ne plus donner de prétexte » aux injures antisémites. « Notre situation est paradoxale, souligne un communiqué diffusé par l'Ajax le 22 janvier. Nous sommes un prétendu club juif mais, dans la plupart des cas, nos supporteurs juifs hésitent à assister à nos matches à domicile - ne parlons pas de ceux à l'extérieur - à cause des réactions blessantes des fans de nos adversaires. Il faut mettre fin à ce paradoxe. »

Personne ne sait plus très bien quand et comment a commencé cette histoire révélatrice des désordres des Pays-Bas du XXIe siècle. Devant le terrain d'entraînement, un homme d'une cinquantaine d'années croit se souvenir qu'il a toujours entendu ces cris, que ce soit au vieux stade De Meer ou au moderne ArenA, où l'équipe au célèbre maillot rouge et blanc évolue depuis 1996. Selon Simon Kuper, auteur d'un ouvrage historique sur le club ( Ajax, the Dutch, the War : Football in Europe During the Second World War, Ed. Orion), les drapeaux israéliens et les étoiles de David sont apparus dans le « F-Side », l'ancienne tribune des « siders », au début des années 1980, peu après la visite du club anglais de Tottenham, connu pour sa proximité affichée avec la communauté juive du nord de Londres. Ces symboles juifs accompagnaient les « Joden, Joden » venus remplacer les « Paysans ! Paysans ! » que les fans de l'Ajax lançaient auparavant à leurs rivaux. Ceux-ci n'ont pas tardé à répliquer par des « sssssssss » et, plus récemment, par des « Hamas ! Hamas ! Les juifs dans les chambres à g az ».

Pendant des années, ces dérives n'ont soulevé aucune protestation. La société néerlandaise voulait y voir une mauvaise histoire de supporteurs peu éduqués et, au fond, peu méchants. Aux yeux de Rosa van der Wieken-de Leeuw, élue de centre droit de la municipalité d'Amsterdam et cofondatrice du Réseau sur l'antisémitisme (Network on Antisemitism), ce silence n'avait rien à voir avec la tradition d'ouverture d'esprit de la société néerlandaise. « Ce n'est pas une question de tolérance, juste un manque d'intérêt, typiquement hollandais », regrette-t-elle.

Pour Henk Spaan, journaliste au quotidien Het Parool et rédacteur en chef fondateur de Hard Gras, une revue intellectuelle consacrée au football, ces jeunes s'efforcent « d'entretenir une sorte de folklore, en partie pour provoquer l'establishment ». « Cela n'a rien d'agressif ni de raciste, juge-t-il. Pour eux, cela n'est pas connecté à des histoires de race ou de religion. Ils ne sont liés à aucun groupe politique. C'est juste un nom. Ils disent : «Je suis un supporteur de l'Ajax, je suis un Joden.» »

LES débats sur la « tradition juive » de l'Ajax reviennent régulièrement depuis sa création, en 1900. A en croire les historiens du club, sa proximité avec la communauté juive était avant tout géographique. Tous deux étaient en effet installés dans l'est de la ville. Personne, toutefois, ne nie qu'un lien spécial a toujours uni les deux parties. (…).

Uri Coronel, un ancien administrateur de l'Ajax qui a perdu une partie de sa famille dans les camps nazis, faisait partie de ces dirigeants en colère. Depuis, il a changé d'avis. C'est lui qui, en novembre 2004, a poussé le président Jaakke à intervenir : « Un jour où j'accompagnais les joueurs à Rotterdam, les supporteurs de Feyenoord se sont alignés autour de notre car et ils ont fait le salut nazi, explique M. Coronel. J'ai pris conscience que les choses allaient trop loin. »

Le contexte politique a également incité les dirigeants à réagir. L'assassinat, le 6 mai 2002, du leader populiste Pim Fortuyn, connu pour ses positions ultranationalistes, a choqué l'opinion. Le meurtre de Theo Van Gogh, un cinéaste également célèbre pour ses provocations, tué par un jeune Néerlandais d'origine marocaine, le 2 novembre 2004, a achevé d'ébranler les certitudes des Néerlandais sur les questions de tolérance. « Il y a depuis peu un sentiment d'urgence dans ce domaine, les responsables politiques ont pris conscience de la vulnérabilité de notre société », analyse Paul Scheffer, professeur de sociologie urbaine à l'université d'Amsterdam. Spécialiste des questions d'immigration, ce sociologue ne croit pas que « la décision de John Jaakke de débarrasser l'Ajax de son étiquette de club juif va changer quelque chose dans les stades ». Il s'interroge aussi sur un lien possible entre cette déclaration et les tensions intercommunautaires constatées ces dernières années. Selon des statistiques réunies par le Réseau sur l'antisémitisme, les incidents à caractère antisémite ont connu une nette augmentation, de 75 en 1999 à 334 en 2003.

Ce lien, John Jaakke n'hésite pas à l'établir. Dans un entretien au quotidien sportif italien Gazzetta dello sport (12 janvier), il convient que sa décision a « certainement » à voir avec l'assassinat de Theo Van Gogh. Son communiqué du 22 janvier mentionne « les tensions actuelles de la société ». Curieusement, c'est un incident sans aucun caractère raciste ni antisémite qui a accéléré la prise de conscience des Néerlandais. Le 11 septembre 2004, une actrice de télévision fiancée à un joueur vedette de l'Ajax (Rafael van der Vaart) a été traitée de « putain » pendant tout un match par des supporteurs de La Haye. L'affaire a fait scandale. Nombreux sont ceux qui regrettent encore que l'arbitre n'ait pas interrompu la partie, comme l'avait fait René Temmink, le 17 octobre 2004, lors d'un match La Haye-PSV Eindhoven troublé par des slogans antisémites et racistes.

« Beaucoup de gens se sont dit «cela va trop loin, c'est devenu trop agressif, on ne peut plus tolérer cela», confie le sociologue Paul Scheffer. Cela a entraîné un débat sur les valeurs qu'il convient de défendre dans l'espace public. Les gens pensent désormais qu'on a été trop longtemps tolérants dans les stades, qu'on a trop longtemps cru qu'il ne fallait pas prendre tout cela trop au sérieux. Aujourd'hui, ils disent qu'il faut le combattre, qu'il s'agit d'un symbole de ce qui ne va plus dans cette société. Un débat porte actuellement sur les limites de notre tolérance. »

Le 24 janvier, la Fédération néerlandaise de football (KNVB) a publié une liste de vocables et sonorités interdites de stade. Sont proscrits les sifflements, les bruits de la jungle, les bêlements de mouton, le mot « Hamas » ainsi que tous ceux qui se réfèrent à la prostitution, aux parties génitales, aux maladies, aux croyances religieuses et à l'appartenance à tel ou tel groupe ethnique. En cas d'infraction au nouveau règlement, les arbitres ont pour mission d'arrêter la partie. Un dispositif que les supporteurs jugent « inapplicable ».

Devant cette frénésie réglementaire, ces derniers ne savent pas très bien quelle ligne tenir. Ils réfléchissent en silence. Ils ont leur solution, pourtant : si le président de l'Ajax voulait bien rendre au club son vieux logo représentant le héros troyen et les débarrassait du nouveau, trop stylisé à leurs yeux, ils seraient prêts à envisager un effort. En attendant de se forger une opinion définitive, ils n'ont rien changé à leurs habitudes pendant les matches. Ils s'apprêtent à faire de même au moment d'accueillir l'AJ Auxerre, mercredi 16 février, pour un huitième de finale de la Coupe de l'UEFA.

A l'écart des groupes les plus démonstratifs, les autres supporteurs, eux, ne cachent pas leur embarras. « C'est comme si j'avais une étoile de David tatouée sur le front depuis que je soutiens ce club, c'est comme ça !, témoigne Ferry, 52 ans. Au début, j'ai trouvé ça drôle de s'appeler comme ça. Ensuite, devant les réactions de nos adversaires, je me suis mis à détester ça, et maintenant j'essaie d'ignorer cette histoire. » Il ne comprend pas pour autant la doctrine Jaakke. A côté de lui, un vieux monsieur a les yeux rivés sur une séance d'entraînement des rouge et blanc de l'Ajax : « Je suis juif, je n'ai pas envie de parler de cela. »

Au rebours de la plupart des supporteurs d'origine juive de l'Ajax, Salo Müller n'apprécie pas du tout le choix du président. « John Jaakke a tort de s'en prendre à ses propres fans, regrette l'ancien kiné du club, qui a massé Johan Cruyff et ses glorieux coéquipiers du début des années 1970. Plutôt que de leur demander de changer leurs drapeaux et leurs chansons, il ferait mieux d'inviter les présidents des clubs dont les fans poussent des cris antisémites à agir. Puisqu'on sait qui sont ces gens, on ferait mieux de les interdire de stade et de les envoyer à l'école apprendre les leçons du passé. »

« Nos supporteurs adorent cette identité, laissons-la leur », ajoute M. Müller. A l'écouter, les dérives actuelles n'ont rien de nouveau, sinon par leur ampleur récente : « Dans les années 1960, lorsque je courais le long d'une tribune pour aller soigner un joueur blessé, j'ai souvent entendu «sale juif». » Fan d'un jour, fan toujours, il ne manque aucune rencontre à l'ArenA d'Amsterdam : « Je me concentre sur le match, dit-il. Ceux qui ont renoncé à y aller l'ont décidé à cause des chants antisémites, pas à cause de nos propres supporteurs. »

A l'appui de sa position, il exhibe une coupure de presse : un article publié par De Telegraaf reproduisant les propos tenus par Cobi Benatoff, président européen du Congrès juif mondial, le 11 janvier, à Bruxelles : « C'est triste que l'Ajax veuille se débarrasser de son image de club juif. C'est une résolution stupide. Nous voulons l'attitude opposée. C'est en agissant ainsi qu'on perd son identité. »

Eric Collier


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